Tsai Ming-Liang, un artiste complet honoré à Bruxelles



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Chaque année au mois de mai, la ville de Bruxelles propose pendant trois semaines le KunstenFestivaldesArts, une manifestation urbaine et cosmopolite qui propose un large choix d’œuvres artistiques créées par des artistes belges et internationaux. Danse, théâtre, expositions et performances se mêlent dans une vingtaine de centres d’art de la ville.

Dans ce cadre, le cinéma indépendant Galeries, situé au centre de Bruxelles dans l’une des plus belles galeries couvertes de la ville, consacre jusqu’à la fin du mois une rétrospective au cinéaste taïwanais Tsai Ming-Liang, l’un des invités du Festival, qui a créé la performance théâtrale The monk from Tang dinasty spécialement pour l’occasion (voir notre article).

En plus de son œuvre cinématographique « classique », des Rebelles du Dieu Néon aux Chiens errants, les Bruxellois sont invités à découvrir 7 courts métrages tournés entre 2012 et 2014 autour de la figure historique du moine bouddhiste Xuan Zang qui parcourut la Chine, puis le monde, à la recherche des textes sacrés du bouddhisme.

Cette installation, qui réunit les six films du projet Walker et le moyen métrage Journey to the west, est présentée dans le sous-sol du cinéma, un dédale labyrinthique d’anciennes caves voûtées qui lui offrent un écrin à la fois protecteur (loin des bruits du monde) et esthétique (l’épure et la simplicité du lieu sont tour à tour en contraste et en harmonie avec la richesse visuelle ou au contraire l’aridité de ce qui est présenté sur les différents écrans).

Le visiteur est donc invité à déambuler dans l’espace pour découvrir à son rythme les différentes vidéos qui se font écho de pièce en pièce. On y retrouve notamment l’acteur fétiche de Tsai Ming-Liang, Lee Kang-Sheng, vêtu de l’habit pourpre de moine bouddhiste, pieds nus, marchant comme au ralenti dans des espaces souvent ultra urbains, mais aussi parfois en pleine nature. Du choc entre le personnage et son environnement, de sa silhouette si frêle au milieu du gigantisme des villes et des foules, naît la poésie bouleversante propre à l’œuvre du réalisateur. On sent la solitude, l’isolement et l’abandon de l’individu dans un monde devenu oppressant, où tout va toujours plus vite, et qui semble tourner à vide.

No form de Tsai Ming LiangA ce titre, le film le plus percutant de l’ensemble est indéniablement No form, créé en 2012, dans lequel le moine interprété par Lee Kang-Sheng est littéralement pris dans une foule pressée qui le submerge. La narration y est presque évidente, plus explicite en tout cas que dans les autres films formellement plus expérimentaux, et le montage alterné entre la foule qui enserre Lee Kang-Sheng et l’effort fait par celui-ci pour s’en libérer crée à la fois une tension et la sensation d’une libération. On ne sait pourtant si l’espace blanc immaculé et lisse dans lequel évolue alors le personnage est une nouvelle prison, ou la forme fantasmée d’un Nirvana enfin atteint.

La scène finale, d’une beauté fulgurante et, accompagnée de la chanson ô combien symbolique de Nina Simone, Feeling good, est comme la promesse d’une rencontre vraie entre le moine et celui qui le regarde. Pour la première fois, le personnage relève la tête et, au bord des larmes, croise le regard du spectateur à travers la fenêtre de l’écran qu’il semble vouloir traverser. Comme souvent avec l’œuvre de Tsai Ming-Liang, on est bouleversé par le flot sensoriel de ces images qui rappellent un cinéma pur libéré de tout artifice.

Walker de tsai Ming LiangUne impression ressentie également face à Walker, lorsque Lee Kang-Sheng déambule dans un paysage urbain nocturne, à la fois désolé et glauque, finissant par porter à ses lèvres ce qui semble être une galette de maïs, avec sur le visage une expression de souffrance indescriptible. Ici, comme dans Journey to the west, la marche du moine interroge les passants qui le regardent avec surprise, agacement ou compassion. Car de films en films, Lee kang-Sheng se mue en une sorte de figure christique écrasée par le poids de sa tâche. Ses mouvements si lents, sa tête penchée en avant, ses mains ouvertes dans un geste de méditation, mais aussi de supplique et d’humilité, en font un pèlerin authentique, surgi du passé pour bousculer nos convictions et nos habitudes.

La réflexion qu’offre Tsai Ming-Liang, Walker de Tsai Ming Lianget qu’il se garde bien de mener à notre place, s’inscrit en effet dans une démarche globale inhérente à une société contemporaine saturée de tout, et notamment d’images. Il nous place face à tout ce qui est peu à peu banni de la place publique : la lenteur, la faiblesse, le détachement, la douleur, le silence… « Ces films visent à permettre au spectateur de repenser dans leur quotidien leur rapport au temps et à l’espace« , résume-t-il en préambule de l’installation. « Ils sont un moyen de prendre la pulsation de chaque lieu et d’en faire ressortir son rythme propre, d’en prendre la température en quelque sorte. »

En parallèle, ses courts métrages expérimentaux interrogent aussi notre propre regard : « Je désire que le spectateur puisse méditer sur cette question : est-ce que voir un homme qui marche, qui est en mouvement mais sans avoir de but et sans parler, peut être considéré comme une œuvre cinématographique« , explique malicieusement Tsai Ming-Liang. Si faire du cinéma consiste avant tout à raconter une histoire, quelle que soit la forme qu’elle prend, alors la réponse est évidemment « oui ». Car face à ce personnage comme détaché de tout, immergé dans des lieux multiples aux histoires diverses, le cerveau humain crée du lien et de l’émotion, reliant presque malgré lui les points invisibles du récit tissé par le réalisateur, et sans doute même au-delà de ce que le cinéaste avait pu imaginer au départ.

Article publiée sur www.ecrannoir.fr le 9 mai 2014

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