Rencontre avec Bruno Forzani pour L’étrange couleur des larmes de ton corps



Filed under : A l'affiche, On en parle

forzaniHélène Cattet et Bruno Forzani se font connaître en 2009 avec Amer, un objet curieux mêlant esthétisme, érotisme et violence en forme de clin d’œil au giallo italien. Leur sens du détail, de la mise en scène et du montage leur apportent un succès immédiat, spectaculairement relayé par un certain Quentin Tarantino. Le réalisateur américain chante leurs louanges et place le film dans son top 10 de l’année.

Avant cela, le couple tournait des courts métrages (déjà envoûtants) dans son appartement et rêvait à un film gigogne et cauchemardesque inspiré par l’Art nouveau. Ce film, c’était L’étrange couleur des larmes de ton corps, sur lequel ils ont travaillé pendant onze ans. Sur les écrans français à partir du 12 mars, ce deuxième long métrage halluciné tient toutes tes promesses : récit savamment déstructuré en une longue succession de cauchemars, de fantasmes et d’obsessions, atmosphère délétère, audaces formelles… Un objet envoûtant et sensuel, purement cinématographique.

Il était impossible de ne pas aller à la rencontre de cinéastes capables d’inventer un tel univers et de nous y perdre avec autant de maestria. Rendez-vous manqué avec Hélène Cattet, dont c’était le tour de garder le bébé (au sens propre, le couple a un enfant de quatre mois à gérer en plus de la sortie du film), mais conversation passionnante avec Bruno Forzani, qui dévoile leur manière de travailler et parle d’architecture, de cinéma de genre, de recherches formelles, de grammaire cinématographique et même de légumes avec une passion communicative.

Ecran Noir : Après le succès de votre premier long métrage, Amer, comment vous et Hélène Cattet avez-vous envisagé ce passage au deuxième film ?

Bruno Forzani : L’étrange couleur des larmes de ton corps, c’est un projet qu’on avait déjà depuis 2002. Ca a toujours été notre « projet rêve ». Quand Amer a été terminé, ça nous a ouvert des portes. On s’est dit que cela nous permettrait de concrétiser ce projet de longue haleine. D’abord, on a essayé de mettre un point final au scénario, car c’est un scénario qu’on a retravaillé après chacune de nos expériences de court métrage, puis après Amer. C’est vraiment un scénario qui a évolué sur une dizaine d’années et qui a mûri avec nous, d’une certaine manière. On avait reçu des propositions pour faire des films pas personnels, de commande, mais ça ne nous intéressait pas, car L’étrange couleur… était vraiment notre projet de cœur. On voulait vraiment le faire… et voilà !

EN : Et maintenant qu’il est fait ?

BF : Ca fait un grand vide ! Une fois qu’on l’a terminé, ça a été vraiment… le désert ! Moi j’étais complètement vidé, mais heureux en même temps, car c’était vraiment le film que je voulais faire. On s’est cramé avec ce film-là. On a tout mis dedans. C’était quelque chose de très viscéral. A la fin du processus, j’ai eu l’impression qu’on se détruisait d’une certaine manière. La fin du film nous a permis de reprendre pied. Et là, du coup, on ne peut pas travailler sur quelque chose d’intime maintenant, donc on va partir sur une adaptation. Il s’agit de l’adaptation d’un néo polar de Jean-Patrick Manchette et Jean-Pierre Bastid, Laissez bronzer les cadavres. En terme d’esthétique, on imagine la 2e partie d’Amer, un truc très solaire, et c’est un western. En termes de réalisation, hein, c’est pas un truc de cowboys ! Dans le bouquin, il y a un travail sur l’espace et la temporalité qui est super bien, du coup c’est hyper cinématographique. L’intrigue est plus simple que ce qu’on a fait avec L’étrange couleur…. C’est vraiment Hélène qui tenait à faire ce projet. On a trouvé notre place dans le livre, je pense. C’est différent de ce qu’on a fait, mais il y a un côté solaire et sensoriel dans le bouquin, qui est chouette. C’est une aventure d’aller là-dedans et d’essayer de faire autre chose tout en gardant son intégrité et son point de vue sur les choses. Je trouve qu’on se retrouve dans ce bouquin. C’est un projet, maintenant on va voir si ça peut se faire, si on trouve les financements pour… On veut également faire un troisième volet à Amer et L’étrange couleur… mais là c’est trop tôt pour repartir dans un univers personnel.

EN : Même si cela vous a pris onze ans, réaliser le projet de ses rêves en deuxième film… D’habitude, cela vient plus tard dans une carrière !

BF : C’est ce que disait notre producteur français, François Cognard. Que c’était peut-être plutôt un huitième film… Mais on ne voulait pas attendre un huitième film. On ne sait même pas si on va en faire autant, donc autant concrétiser ce projet tant qu’on avait cette ouverture.

EN : Comment est né ce projet que vous avez porté pendant toutes ces années ?

BF : Il est né dans la tête d’Hélène [Cattet] qui avait l’idée de cet homme qui mène une enquête dans une maison et que tout se passe dans l’espace de cette maison. C’est l’Art nouveau qui nous a inspiré. On vit à Bruxelles. Et l’Art nouveau a ce côté atemporel qui donne son côté magique à la ville. Et c’était une manière de rentrer d’une manière onirique, fantastique, dans Bruxelles. Hélène avait l’idée et moi je l’ai développée. Après, elle a lu, et on a écrit au fur et à mesure comme ça, en « ping-pong ». Il y avait ce mélange entre fantasme et réalité, il fallait trouver la bonne balance entre rêve et réalité. On partait d’une structure plus « whodunit « , plus policière, que l’on a déconstruit. C’est cette structure que l’on a travaillée et retravaillée pour partir de plus en plus dans l’abstraction, le rêve, le fantasme, le cauchemar…

Lire la suite sur www.ecrannoir.fr

A lire aussi : la critique du film

Comments are closed.