Les combattants de Thomas Cailley



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les combattantsL’histoire

Arnaud rencontre Madeleine par hasard. Avec ses prophéties apocalyptiques et son âpreté permanente, elle l’intrigue, elle l’attire, elle l’affole. Lui aussi est prêt à tout pour survivre, du moment que c’est avec elle.

En une phrase

Une histoire d’amour singulière et drôle, basée sur le principe du décalage, et menée par un casting impeccable.

La critique (publiée le 30 mai 2014 sur www.cannes-fest.com)

Dès la séquence d’ouverture, Les combattants est placé sous le signe d’un certain décalage. Décalage entre l’image et le son, entre les situations et la manière dont elles sont appréhendées, entre ce que ressentent les personnages et ce qu’ils expriment. Ainsi, alors que c’est encore le noir à l’écran, une voix s’élève et énumère des prestations de cercueils. Cette voix-off en elle-même est déjà comique, alors qu’on ne connaît rien de son contexte. Puis l’image arrive, et l’on découvre deux jeunes hommes remettre abruptement en question la qualité du bois utilisée par la société de pompes funèbres, allant jusqu’à tâter les échantillons proposés. Le plan suivant les montre en train de scier des planches dont on imagine qu’elles serviront à construire un cercueil artisanal. Plus tard dans le film, on apprendra le fin mot de l’histoire concernant ce fameux cercueil.

Avec des scènes courtes, presque sèches, et des dialogues à l’avenant, Thomas Cailley crée d’emblée un univers singulier qui suscite l’intérêt et la curiosité. Le réalisateur va droit au but, sans explications inutiles, et avec un sens de l’ellipse qui induit une certaine distance avec les personnages. On ne les voit jamais agir, mais on les retrouve systématiquement déjà dans le résultat de l’action, comme toujours en mouvement. De même, les dialogues très piquants, les répliques inattendues et même les situations prennent presque toujours le spectateur par surprise, contrepied de ce que l’on pourrait attendre. Dans une séquence nocturne, le personnage principal croise un panneau signalétique représentant un requin, et tente de le faire tomber. Aussitôt, un militaire apparaît : « je peux t’aider ?! ». On s’attend à ce qu’il le réprimande, mais au lieu de cela, il lui donne des conseils pour que ses coups aient une portée plus efficace, comme une métaphore hilarante de ce qu’est en train de devenir l’existence du jeune homme.

Ce décalage permanent entre une situation « classique » et une réaction atypique ne pourrait fonctionner sans une écriture très fine, toujours sur le fil, qui manie avec virtuosité l’art de l’absurde et de l’ironie. Au service de ce scénario brillant, il fallait un duo d’acteurs à la hauteur, jamais dans la performance, mais au contraire dans la sincérité la plus totale. Pari réussi avec Kévin Azaïs et son jeu tout en retenue, presque effacé, mais surtout avec une Adèle Haenel très physique, à la présence magnétique, et qui occupe presque tout l’écran… jusqu’à ce que les rôles s’inversent. Un duo étonnant mais auquel on croit sur toute la durée, et qui permet au film d’aller jusqu’au bout d’une démarche que l’on ne peut pas vraiment qualifier de radicale, mais incontestablement d’inhabituelle et de personnelle.

En plus de l’humour constant des dialogues et des situations, Les combattants propose en effet une vision cocasse de la manière dont se construit un couple, mais surtout une réflexion non dénuée d’ironie sur la société contemporaine, univers hostile dans laquelle la survie ne va pas de soi. L’obsession macabre de Madeleine pour l’approche de la fin du monde rappelle ainsi à la fois les films post-apocalyptiques et les prédictions catastrophistes, mais souligne aussi l’instinct paradoxal qui pousse la jeune femme à se préparer pour une hypothétique apocalypse tout en l’empêchant de s’adapter dans la société réelle.

Car au-delà d’une comédie (sentimentale et réussie), Thomas Caillet propose une observation satirique mais juste du mal ultra-contemporain qui consiste à ne pas se sentir bien dans son époque. Sans que cela soit jamais mentionné (on l’a dit, le réalisateur ne s’embarrasse d’aucune explication), Les combattants semble ainsi la rencontre presque miraculeuse de deux âmes ultra-sensibles, un peu à côté de leur vie (décalées, à l’image du film), qui trouvent enfin un interlocuteur susceptible de les accepter tels qu’ils sont. Une histoire d’amour pudique, doublée d’une très belle allégorie sur le mal-être d’une génération.

A lire sur www.cannes-fest.com

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