Les chiens errants de Tsai Ming-Liang



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chiensL’histoire

Hsiao Kang vit en marge de Taipei avec ses deux enfants. Le jour, il fait l’homme sandwich pour des appartements de luxe. Les enfants errent dans des supermarchés pour trouver des échantillons gratuits de nourriture. La nuit, ils dorment tous les trois dans un immeuble abandonné et insalubre.

En une phrase

Une œuvre radicale et âpre, à vivre comme une plongée en soi-même.

La critique (publiée le 12 mars 2014 sur www.ecrannoir.fr)

Depuis ses débuts, Tsai Ming-Liang rend au cinéma sa dimension d’art de / dans la durée. Chez lui, le temps est une dimension essentielle du récit : le temps que dure une action et celui que l’on prend à la regarder, sans accélération ni ralenti. Poussée à son paroxysme, cette notion de durée habite à nouveau Les chiens errants, et en fait une autre forme de film en trois dimensions : image, son et durée. D’un point de vue cinématographique, cela passe par de longs plans quasi fixes qui scrutent une réalité du récit : Hsiao Kang, le personnage principal, en train de brandir un panneau publicitaire sous une pluie battante, au milieu des voitures en mouvement. Un repas familial au-dessus d’une sortie de parking. Un homme comme perdu en lui-même dont on ne voit qu’une portion de visage, et dont on ne sait pas ce qui accapare le regard…

Le spectateur ressent la lenteur, voire la longueur de ces (non)-actions. Il peut s’ennuyer. Mais là est justement le propos du cinéaste : placer l’individu face à la réalité du temps qui s’égrène inlassablement et lui redonner à ressentir presque physiquement la durée de chaque chose. Manger. Se laver. Dormir. Travailler. Bien sûr, c’est une tâche fastidieuse que le réalisateur s’est fixée. Difficilement appréhendable par tout le monde. Voire insupportable pour certains.

Pourtant, en s’éloignant de toute narration au sens classique du terme, le film va vers un langage plus instinctif et plus sensoriel qui provoque des émotions plus fortes, car justement non verbales. On est bouleversé face à certains plans des Chiens errants et sans doute est-on bien en peine d’expliquer pourquoi. Il y a bien sûr la précarité miséreuse dans laquelle évolue le personnage principal, ainsi que la vie marginale et désespérée qu’il impose à ses enfants. Mais on ne peut pas dire que Tsai Ming-Liang exploite ce contexte social, tenu à distance par l’épure de sa mise en scène et l’aridité de son scénario. Non, si l’émotion surgit, elle n’est pas artificielle, provoquée par la vision d’enfants pauvres vivants dans des taudis, mais plus profonde, plus intérieure, induite par l’humanité qui est la leur et qui fait écho à la nôtre.

Deux séquences se démarquent ainsi du reste du récit. La première montre Hsiao Kang (incarné dans la moindre fibre de son corps par l’exceptionnel Lee Kang-sheng, acteur fétiche de Tsai Ming-Liang depuis vingt ans), découvrant le lit familial vide après le départ de ses enfants. Seul un chou, grimé en poupée par sa fille, demeure sous les couvertures. L’homme commence alors à l’étouffer sous un oreiller, puis l’embrasse goulument avant de le dévorer, jusqu’à l’écœurement. Les larmes qui coulent sur son visage n’ont pas besoin d’être expliquées : ce sont les mêmes que celles qui coulent sur le visage du spectateur.

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