Leçons d’harmonie d’Emir Baigazin



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leconL’histoire

Dans un petit village kazakh, Aslan, 13 ans, est un adolescent solitaire et mutique persécuté par le chef de gang du collège. Mais s’il est le plus faible, le jeune garçon est aussi le plus intelligent, surtout lorsqu’il s’agit de préparer une vengeance implacable.

En une phrase

Un conte cruel et ironique sur la porosité des frontières entre harmonie et chaos, servi par une photographie et une mise en scène d’une grande élégance.

La critique (publiée le 26 mars sur www.ecrannoir.fr)

Très remarqué lors du Festival de Berlin 2013, où il s’était vu décerner un logique (quoique réducteur) prix de la meilleure contribution technique, Leçons d’harmonie débarque enfin sur les écrans français, encore tout auréolé du Grand Prix du Jury reçu lors du Festival Premiers Plans d’Angers 2014. Prenant le contrepied de son sujet éminemment social, le jeune réalisateur kazakh Emir Baigazin propose une cinématographie extrêmement classieuse, composée de larges plans fixes et de cadres soignés qui attirent immédiatement le regard vers le point fort de l’action. Cette narration essentiellement visuelle, à la beauté presque maniérée, tranche avec l’aspect sordide de scènes souvent empreintes d’une violence particulièrement cruelle.

C’est qu’Emir Baigazin aime l’ambivalence. Celle de son personnage principal, victime devenant bourreau, celle des situations qu’il filme, oscillant entre burlesque et drame, et même celle de son intrigue, qui rebondit à plusieurs reprises dans des directions inattendues, voire oniriques. Même le titre du film est à la fois une antiphrase et un constat désespéré. Car si l’existence du personnage principal semble bien peu harmonieuse, son calvaire s’inscrit en réalité dans un tout dépeint avec une telle noirceur qu’il y semble parfaitement à sa place. L’harmonie, ici, est en effet celle d’une humanité guidée par ses pulsions les plus noires, et lancée dans une éternelle perpétuation de ses méfaits. On est ainsi impressionné par la hiérarchie stricte des collégiens caïds (chaque « petit chef » dépendant d’un supérieur lui-même soumis à la volonté d’un « grand chef », et ainsi de suite) et par le recrutement apparemment incessant à chaque échelon de l’organisation. Quant à la police, censée faire respecter l’ordre, le film en dresse un portrait si peu flatteur (impuissante, démissionnaire et violente) qu’elle semble elle-aussi parfaitement s’inscrire dans cette société si harmonieusement dysfonctionnelle.

La construction minutieuse du récit, où reviennent obsessionnellement certains motifs saisissants comme l’exécution des cafards, ou la figure du mouton, permet à Leçon d’harmonie de ne pas s’embarrasser d’explications superflues, ni même de dialogues trop signifiants. Le personnage principal est ainsi à la limite du mutisme, plus souvent plongé dans la contemplation des animaux qui croisent son chemin et auxquels il semble s’identifier (à l’image de l’araignée qui tisse sa toile) que soucieux d’interagir avec autrui. Quitte à rebuter les spectateurs qui seraient peu sensibles à la beauté aride d’une narration passant principalement par la forme.

Pourtant, le film est indiscutablement la marque d’un cinéaste à suivre, qui mêle à ses fulgurances esthétiques un regard aigu sur la société kazakhe actuelle, et sur les travers de l’être humain en général. Une jolie leçon de cinéma, doublée d’une parabole ironique sur la porosité des frontières entre harmonie et chaos.

A lire sur www.ecrannoir.fr

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