Le cauchemar rose-bonbon de Fleurus Presse



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abricot« A chaque enfant son magazine : de la naissance à l’adolescence« . Cette accroche, sur le mini catalogue Fleurus Presse 2013, est encourageante. J’ai un souvenir encore émerveillé des périodiques qui ont accompagné ma propre jeunesse. Ils étaient attendus chaque mois comme le messie, et leur arrivée inopinée teintait la journée d’un parfum de fête mêlé à un certain sentiment d’importance. C’est sûr, j’ai envie de transmettre ce rituel joyeux à mon fils.

Tout enthousiaste à cette idée, j’ouvre le mini catalogue et découvre les titres. Papoum, jusqu’à trois ans. Abricot, de 2 à 5 ans. Vanille, de 3 à 5 ans. Tiens, quelle est la différence entre Abricot et Vanille ? L’aplat de couleur rose me met la puce à l’oreille, mais j’ai du mal à y croire. Ce n’est pas Vanille, mais Les p’tites filles à la Vanille, « Le premier magazine de votre petite fille ».

Les bras m’en tombent : vanilleles garçons et les filles de 3 à 5 ans ont-ils réellement des centres d’intérêt si différents qu’il leur faille un magazine différencié ? L’argumentaire est édifiant.

Quand Abricot (apparemment destiné indifféremment aux deux sexes) est présenté comme un vecteur de « complicité » avec l’enfant, qui l’accompagne dans une « période de grands progrès » et le « guide dans son développement à travers des histoires, des chansons et des jeux »,  Les p’tites filles à la Vanille se présente clairement comme un magazine sexué (histoire d’habituer les femmes dès le plus jeune âge à se penser comme différentes, avec des centres d’intérêt à part, et un imaginaire cloisonné ?) qui permet de « vivre de grands moments de douceur » et (accessoirement) d’aller « vers plus d’autonomie ».

Des recettes de cuisine dès le biberon

princessesLa présentation du contenu est du même acabit : bébés animaux (il est même précisé « les plus mignons »), bricolage (« simple », faut pas pousser, c’est pour les filles), autocollants pour jouer avec un « magnifique décor » et surtout une « recette appétissante [qui] illustre l’histoire que l’on vient de lire ». Oui, vous avez bien lu, pour habituer la petite fille à son futur rôle de maîtresse de maison, on lui propose des recettes de cuisine dès l’âge de trois ans. Il faudrait acheter le magazine pour vérifier s’il y a également « mon premier régime pour être légère comme une plume sur le toboggan », ou « mille et un trucs pour séduire à la crèche ».

Pourtant, l’idée de la recette de cuisine est bonne, à l’origine : les enfants adorent aider leurs parents à préparer le repas. Alors pourquoi cantonner ce vecteur de partage et d’apprentissage ludique et intelligent à un magazine uniquement destiné aux filles, si ce n’est pour reproduire bêtement un schéma ancestral, qui empêche les enfants de s’épanouir en fonction de ce qu’ils sont, et les oblige à être tels que la société les imagine ?

Le pire, c’est que le formatage pirouette_pieuvre-1se poursuit implacablement dans les années suivantes : Pirouette (5-8 ans), sous-titre « Je lis, je ris, je réfléchis ». Les p’tites princesses (5-8 ans), sous-titre « Le magazine des petites filles actives » (sous-entendu : qui se préparent pour l’avenir ?). Contenu ? Pour le premier, des BD, des jeux, un « reportage très documenté », une rubrique « Pourquoi/Comment », avec comme idée principale de « satisfaire l’esprit de découverte de l’enfant ». A noter que parmi les activités ludiques, on trouve tout de même « une recette facile » (ben oui, c’est pour les garçons…).

Pour le second, « des héroïnes amies », de « belles illustrations », des animaux (décidément, c’est un truc de filles, les animaux, même s’il n’est plus précisé s’ils se doivent d’être « mignons » ou pas), et toujours de la cuisine. Résumé du magazine : « Bienvenue dans l’univers tendre et coloré des petites filles d’aujourd’hui qui aiment la lecture, les activités et… s’amuser ». A aucun moment il n’est mentionné leur désir de découverte ou leur curiosité (apparemment réservées aux lecteurs de Pirouette).

Futilité versus intelligence

sorcieresEt ce n’est pas fini. Sur la tranche 8-12 ans, Les p’tites sorcières font face à Tout comprendre (rien que les titres sont édifiants, avec notamment cette assimilation des filles et de l’adjectif « petit »). Les p’tites sorcières, donc, (toujours présenté sur aplat de couleur rose) promet « 100% loisirs de filles », ce qui laisse perplexe quand on voit qu’il s’agit principalement de lecture et d’activités manuelles (dont les incontournables recettes).

Tout comprendre, comme son titre l’indique, répond quant à lui aux interrogations des lecteurs et s’articule autour de quatre thèmes : la nature, les sciences, le corps et l’histoire. En gros, le titre spécial filles est donc présenté comme futile et niais, très centré sur elles-mêmes, tandis que le titre mixte (pour ne pas dire a priori destiné aux garçons, par opposition à l’autre) mise tout sur l’intelligence et la découverte du monde. Bravo pour le cliché, et pour l’insulte faite aux femmes en général.

On remarque aussi que les titres destinés aux filles tout_comprendre-4416ds’adressent systématiquement à leurs lectrices en tant que filles, et non en tant que personnes, ou en tant qu’enfants. Les descriptifs les renvoient systématiquement à leur genre biologique, et, pire, les cantonne entre elles (on joue entre filles, entre copines, entre amies… et à des jeux traditionnellement réservés aux filles). Vu comme ça, la mixité semble juste totalement absente des contenus, transformant un rapport naturel dans la petite enfance (filles et garçons jouent indifféremment ensemble) en relation impossible (puisque les centres d’intérêt divergent absolument). L’air de rien, ces innocents magazines féminins pour enfants préparent le mythe d’une frontière tangible entre hommes et femmes et induisent insidieusement l’idée d’une division naturelle de la société en deux mondes strictement indépendants.

Les magasins de jouets prennent le relais en proposant des gammes clairement identifiées filles (poupées) ou garçons (voitures), l’école suit en orientant discrètement les filles vers les filières littéraires et les garçons vers les voies scientifiques, et vingt ans plus tard, on obtient de jeunes adultes parfaitement formatés, persuadés que certaines différences sont innées, et qu’il est bien normal que la femme s’occupe des enfants pendant que son mari travaille trop.

C’est sans doute cela le pire :  au fond, les éditions Fleurus ne font que s’inscrire dans un mouvement général latent, arguant qu’elles publient les magazines que les parents veulent faire lire à leurs enfants… le tout en absolue bonne foi (sic). Heureusement, il existe une solution radicale pour enrayer le cercle vicieux : abonner les fillettes à Tout comprendre et laisser Les p’tites sorcières, princesses et consœurs évoluer ou s’éteindre de leur belle mort.

 

 

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