Canine de Yorgos Lanthimos



canineA l’occasion de la sortie de Alps, deuxième film de Yorgos Lanthimos, retour sur son premier film, le très réussi Canine.

L’histoire

Un couple et ses trois enfants vivent dans une vaste propriété isolée du monde extérieure par une haute palissade. Les enfants, qui s’approchent de l’âge adulte, n’ont jamais quitté cet espace qui, selon leurs parents, est le seul endroit sûr au monde. De la même manière, toute leur éducation a été basée sur des principes erronés qui leur donnent de la réalité une vision partielle et biaisée.

En une phrase

Expérience totalitaire troublante et cynique au cœur de la cellule familiale.

La critique (publiée sur le site cannois de www.ecrannoir.fr le 2 décembre 2009)

Peut-on imaginer plus terrifiant et plus autoritaire qu’une cellule familiale érigeant autour de ses membres un mur de faux-semblants destiné à les garder en esclavage ? C’est en tout cas le projet monstrueux que Yorgos Lanthimos imagine pour ses personnages, un couple en apparence comme les autres qui a fait de ses enfants les cobayes d’une expérience dictatoriale grandeur nature. Privés de tout contact avec l’extérieur, les trois adolescents évoluent dans une sorte de bulle où les « zombies » sont de petites fleurs jaunes, tandis que les avions survolant leur jardin peuvent tomber à tout moment… puisqu’il s’agit de petits jouets en plastique. Ici, la réalité est totalement réécrite, le vocabulaire privé de sa substance et le mensonge élevé en loi. Dans cette société miniature, les enfants doivent une obéissance aveugle en leurs parents, véritables Dieux qui font et défont les règles du jeu au gré de leurs envies.

Car si au départ, on pense être face à un parfait exemple d’utopie dégradée, où tout est originellement pensé pour le bien-être de ses membres, il devient rapidement évident qu’une once de perversité se mêle à l’ensemble. Les rituels bizarres, le travestissement du réel, les châtiments corporels… tout indique chez les parents une volonté de contrôle absolu sur des êtres qu’ils ont façonnés de A à Z. Et cela sans prétexte religieux ou philosophique, mais pour le simple plaisir de s’imposer en maîtres tout puissants et incontestés.

Mais bien sûr, la belle mécanique se dérègle. Ainsi, la violence a beau ne pas préexister (pas de télé, pas de jeu vidéo, pas d’informations…), il règne entre les trois individus confinés une tension qui s’extériorise par des actes cruels et agressifs allant de simples jets de pierre à des attaques à coups de marteau. Malgré leur conditionnement, les enfants sont avides de connaître autre chose que leur quotidien et d’expérimenter la vie par eux-mêmes. Or, les parents se révèlent prêts à tout pour sauvegarder l’invivable système qu’ils ont mis en place, quitte à transgresser un tabou ancestral tel que l’inceste.

Absolument glaçant, découpé en larges plans fixes qui ne dissimulent rien, Canine peut être vu au premier degré comme un manifeste cynique à l’égard des parents trop protecteurs et, plus globalement, de tous ceux qui s’échinent à vouloir faire le bien d’autrui sans son consentement. Il en dit surtout long sur la méthodologie des systèmes totalitaires qui, pour contraindre l’individu, n’hésitent pas à contrôler les moindres recoins de son existence. Cet implacable cauchemar éveillé d’une heure trente rappelle, s’il en était besoin, l’immense besoin de liberté, de découverte, de transgression et de libre arbitre qui habite l’être humain. Lequel, pour y accéder, est prêt à sacrifier son bien être matériel, son intégrité physique (symbole édifiant de la canine) et même sa raison.

A lire sur le site www.cannes-fest.com

Comments are closed.