Berlin 2013 : retour sur le palmarès



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ours d'orC’est presque la même chose à chaque festival. A moins de remettre soi-même les prix (et encore, des fois on se dispute avec les autres jurés), on est presque toujours en désaccord avec le palmarès final. Dans le cas de cette 63e Berlinale, on est toutefois très clairement plus dans la frustration que dans la déception.

En effet, la plupart des films que l’on avait aimés figurent finalement dans les lauréats, même si c’est rarement à la place que l’on avait envisagé. Il faut reconnaître que, cette année, les pronostics étaient de toute façon compliqués, en raison d’une compétition assez moyenne, dans laquelle aucun film ne semblait sortir du lot.

Pour trancher, le jury de Wong Kar-wai devait donc se munir d’une stratégie, et il semble avoir choisi de récompenser des films aux sujets forts, voire engagés, en mettant l’intérêt cinématographique au second plan.

C’est en tout cas comme ça qu’on peut expliquer le résultat final, et même les grands « oubliés » du palmarès : rien pour Bruno Dumont, pourtant un cran au-dessus de tout le monde dans sa manière de filmer les visages et les  corps ; un prix modeste (scénario) à Jafar Panahi et son Closed curtain, quand on le voyait plutôt avec un grand prix ; les seuls films avec une ambition esthétique affirmée récompensés par des prix spécifiques : Prix de la contribution technique pour Harmony Lessons d’Emir Baigazin et son incroyable sens du cadre, prix de l’innovation pour Denis Coté (Vic+Flo ont vu un ours) et ses larges plans aérés.

C’est même presque un camouflet que d’avoir donné l’ours d’argent du meilleur réalisateur à Prince avalanche de David Gordon Green, certes plaisant, mais remake peu inventif d’un film islandais qui avait plus de charme. On sent le compromis entre les jurés, qui ne pouvaient décemment pas lui accorder un prix de scénario (pourtant le principal point fort du film), et qui refusaient visiblement de voir le cinéma américain repartir bredouille. On mettra sur le compte des mêmes intérêts sous-jacents la mention spéciale presque surréaliste à Gus van Sant et son téléfilm sympathique sur le cynisme des multinationales (Promised land)… A moins que ce soit simplement le côté « engagé » du film qui ait séduit le jury. Même chose pour Layla Fourie de Pia Marais qui partage une mention spéciale avec Promised Land pour son histoire alambiquée de culpabilité et d’amour mixte dans l’Afrique du Sud post apartheid.

Côté interprétation, on s’attendait à voir récompensée Danis Tanovic episode in the life of an iron picker la composition de l’actrice Paulina Garcia dans Gloria de Sebastian Lelio, tant elle y est formidable en quinquagénaire qui veut mordre la vie à pleines dents, quitte à y perdre quelques plumes. On est plus circonspect sur le choix de Nazif Mujic dans An episode in the Life of an Iron Picker de Danis Tanovic, acteur-amateur qui joue son propre rôle, et qui offre une deuxième statuette un peu superflue au film, déjà couronné par un Grand prix du jury plus adapté.

Car ce quasi documentaire tourné dans l’urgence séduit en effet dans sa globalité, mêlant mise en scène naturaliste, sujet bouleversant (les difficultés rencontrées par un couple de Roms face à un milieu médical qui les rejette) et scénario choc, en permanence sur le fil. On reçoit cet episode in the Life of an Iron Picker comme un document brûlant et un témoignage indispensable sur notre époque, à la frontière entre fiction et réalité. Les acteurs (non professionnels) y sont justes, mais sans porter le film sur leurs épaules.

Child's poseC’est tout le contraire pour l’Ours d’or, Child’s Pose du Roumain Calin Peter Netzer, qui met en scène la formidable actrice Luminita Gheorghiu en mère possessive et dévorante prête à tout pour épargner une peine de prison pourtant méritée à son fils. Tourné presque exclusivement en intérieur, dans de longs plans où la caméra va sans cesse d’un protagoniste à un autre, le film est si oppressant et étouffant qu’il confine à la claustrophobie. En plus de dépeindre sans fard une relation compliquée et douloureuse entre une mère et son fils déjà adulte, Calin Peter Netzer observe la classe moyenne roumaine décomplexée qui revendique l’héritage des classes supérieures du passé, privilèges et passe-droits compris. Le constat est d’autant plus fort que le cinéaste ne juge pas ses personnages, laissant à chacun une part d’ombre horrifiante cohabitant avec des éclairs d’humanité.

Globalement, le jury présidé par Wong Kar-wai a donc fait ce qu’il a pu avec ce qu’il avait (des films moyens, souvent plus soucieux de traiter un grand sujet social que de faire du cinéma) et la ligne (un peu molle) qu’il s’était fixée. Cette 63e Berlinale ne restera donc dans les mémoires ni pour sa sélection, ni pour son palmarès. Et c’est le cœur un peu serré que l’on pense à Bruno Dumont, probablement le plus grand oublié de la compétition. Bien sûr, on peut comprendre que son cinéma exigeant (quoique cette fois-ci d’une humanité presque éblouissante) n’emporte pas l’adhésion. Mais lorsque l’on a la tâche de juger des œuvres de cinéma, la moindre des choses est encore d’en repérer une lorsqu’on la voit.

Le palmarès

Ours d’or
Child’s Pose de Calin Peter Netzer

Mentions spéciales
Layla Fourie de Pia Marais et Promised Land de Gus Van Sant

Grand prix du jury
An episode in the Life of an Iron Picker de Danis Tanovic

Prix Alfred Baueur (prix de l’innovation)
Vic+Flo ont vu un Ours de Denis Côté

Meilleur réalisateur
David Gordon Green pour Prince Avalanche

Meilleure actrice
Paulina Garcia dans Gloria de Sebastian Lelio

Meilleur acteur
Nazif Mujic dans An episode in the Life of an Iron Picker de Danis Tanovic

Meilleure contribution technique
Le directeur de la photographie Aziz Zhambakiyev pour Harmony Lessons d’Emir Baigazin

Meilleur scénario
Closed Curtain de Jafar Panahi

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